Le petit aiguillon qui a à son bout une boule de poils qui te titille…

Dans ma vie j’en ai vu beaucoup des choses. Beaucoup que j’aurai bien voulu ne pas voir, à dire vrai…

J’aurais aimé ne pas savoir que l’on nait pour mourir, et qu’autour de notre vie, de notre existence autour il n’y a rien ; qu’on a peur de mourir car effectivement, l’existence, la vie, ça ne tient qu’à un fil de rien du tout…

Ah quelle grande vanité que de croire que nous somme la consécration de quelque chose ! À vrai dire rien n’est plus faux que ça.

Mais si, malgré tout, je devais persister à porter sur mon espèce un regard plein d’amour pour sa grandeur, je dirais que justement, sa grandeur provient de son extrême petitesse. Sa moins-qu’rien-itude, pour parler bizarrement.

Chaque fois qu’on ouvre la bouche pour parler de nous — notre espèce pas notre petit ego survalorisé — c’est toujours pour raconter quelque chose d’idiot. Alors ça peut être ce que l’on veut. L’homme — sous-entendu l’espèce je précise pour les féministes littéraire — n’a d’intérêt que pour le profit ; l’homme porte de la haine en lui ; l’homme est angoissé ; et cætera…

Un beau jour alors qu’il vivait, l’homme a inventé la philosophie : l’amour pour la sagesse, ou bien l’amitié envers la sagesse. Depuis 2500 ans que la philosophie est née elle a enfantée nombres de figures d’autorité. Et même si les dites autorités n’ont plus autant du rayon qu’elles avaient avant, force est de reconnaître que c’est souvent sur la base de ces autorités que l’homme quand il parle de lui-même défèque un monticule entier d’immondices : « Comme dit x », « Comme dit y » l’homme est z ou j.

Il y a une double connerie qui sort de la bouche de celui-celle qui dit cela. La première est d’oublier son opinion, d’en appeler à une autorité socialement reconnue donc inébranlable pour (deuxième connerie) enfoncer le clou dans le corps ensanglanté de notre espèce. Un prophète du XIX° siècle avait dit que « Dieu était mort », mais le Crucifié ! où est-il ? Si ce n’est en chacun de nous, c’est de lui qu’émane l’image que l’on a de l’homme !

Et que veut-elle, cette image de l’homme que nous avons en nous… hein ? Que l’on crève thermostat 1… c’est ça ? Soyons sérieux une petite minute nom de dieu !

La seule chose qui empêche encore l’homme d’être lui-même c’est bien lui-même ! C’est vrai, oui, je le reconnais, dis comme cela, l’équation paraît quelque peu faussée. Mais on n’est pas dans un problème de mathématique, mais bien dans un problème existentiel. Alors oui ! un sujet donné peut s’empêcher lui-même d’exister ce lui-même qu’il est.

Non ? vous ne comprenez pas ? Ah bon ? Euh… je vais essayer de trouver un exemple concret, empirique, afin que nous puissions observer, toi et moi, ce sur quoi je suis en train de parler.

Ah ça y est, j’ai trouvé ! Prenons toi par exemple ! Oui, toi qui es en train de lire. Déjà bonjour, bienvenu-e, tu es installé-e dans ta lecture c’est très bien. Bon quel âge tu as ? … Non, non, ne répond pas, ton âge je m’en fous complètement.

Bon alors oui prenons par exemple quand tu étais jeune — hé oui, tu t’y attendais à celle-là —, tu avais certains rêves, désirs, aspirations, n’est-ce pas ? Non, je ne veux rien entendre sur ces conneries de « J’voulais être pompier/princesse/cosmonaute/policier/tueur en série/X/Y/Z » — ça ne sont pas des rêves mais des fantasmes de positions sociales. Non quand je parle de rêve je veux bien sûr parler des imaginations que tu avai-e-s — ta façon de jouer, de raconter des histoires avec ton corps, tes jouets, ta nature (faune), etc… —. Je veux aussi parler de certaines tonalités d’âmes ou d’émotions. Ces tonalités qui te transportaient dans des ailleurs, des nulles parts, des toujours-présent, ou comme tu les appelais toi — après tout il ne revient pas qu’au poète ou à l’écrivain d’écrire à la place des autres, il faut aussi que ce dernier laisse des espaces vides afin que les lecteurs-trices y inscrivent d’eux-mêmes. C’est une sorte de pincement, une sorte de chatouillement, un petit aiguillon qui aurait à son bout une boule de poils qui te titille précisément là où tu es joyeux, ouvert, disponible : vivant !

Pour les besoins de la démonstration je vais supposer que tu as effectivement trouvé ce que j’ai appelé « tonalité d’âme ou d’émotions » — mais si tu ne l’as pas trouvé, je ne sais ce que tu pourras comprendre de la suite, ou de ce qui l’a précédé, mais enfin, je ne décide pas pour toi, fais comme tu le désires !

Donc, tu as trouvé ce ton d’âme en toi, tu sais que c’est toi. Que peux-tu observer maintenant ? Déjà que ce ton est capricieux. Il ne veut faire que ce qu’« il » lui chante, tu n’es pas son maître parce qu’il n’est pas ton esclave. C’est un ressenti que l’on ne peut pas enfermer dans une dichotomie maître/esclave ; même si tu as l’impression que tu es son esclave parce que tu n’arrives pas à le discipliner ; il t’échappe sans cesse, il demeure insaisissable, précisément comme une note de musique — je le désigne comme un objet, en fait ce qu’on se représente être comme un objet n’est que la partie qu’on peut en saisir, le reste nous échappe invariablement. Et justement, on sait que ce qui nous échappe est plus important que ce que nous avons enfermé dans notre compréhension — et n’est-ce pas parce que ça nous échappe que ça a plus d’importance ? — N’est-ce pas précisément pour cela que nous nous enclavons avec d’autant plus de force dans ce schéma maître/esclave ? En réaction à notre incapacité à on oblitère notre compréhension de ce qui est fuyant et subtil par du compréhensible — « Je le cherche, mais je ne le trouve pas, je suis son esclave : ça doit être la seule explication, oui, désormais je serais cela, parce qu’ainsi je suis sûr de trouver quelque chose, ce moi esclave de l’innacessible. »

Ainsi, ce qui empêche que nous soyons ce que nous sommes c’est bien nous-même… que nous sommes.

Hermione ce héros

C’est dans un royaume aux proportions gigantesque que commence notre histoire. Le héros de cette aventure s’appelle Hermione. C’est un héros masculin qui a reçu un prénom féminin car son père, chargé de le reconnaître à sa naissance, avait bu les bières de trop avant d’aller à la mairie. Sur le parvis, il chantait tout haut « Hermione, Hermione, Hermione / Je t’ouvre et je te consomme » — ‘Hermione’ étant (vous l’aurez compris) une marque de bière. N’arrivant pas à articuler d’autres sons que ceux-là, le maire décida donc, au grand dam de la mère – muette –, d’appeler ce fils Hermione ! Voilà pour l’histoire de ce prénom.

Mais revenons au personnage en lui-même. Hermione était un héros assez banal, il était invincible comme Prométhée et Superman, courait aussi vite qu’Hermès et Flash, et avait la dextérité et la vivacité au combat de Bruce Lee et Hercule — rien d’exceptionnel en somme. Il avait, comme eux tous, connu moult aventures extraordinaires, avait combattu des dragons, de vieilles sorcières vierges, de jeunes sorciers pervers et un astéroïde fonçant sur la Terre à toute vitesse. Il avait sauvé des peuples entiers de l’anéantissement par l’esclavage, il avait secouru des bébés sans défense, et des éléphants qu’on voulait braconner. Il avait nettoyé une grande porcherie, fait sauter un immeuble entier rempli de banquiers véreux et avait mis fin au règne dictatorial de l’Argent. Bref, il avait fait des choses extraordinaires — normal !

À l’heure où commence notre récit, notre héros, Hermione, vient de se réveillé, parce qu’il est 5h du matin. Il a choisi cette heure parce qu’il adore être réveillé par les premiers rayons que le soleil lance sur ce monde. Et ce matin, quelque chose fait un drôle de son en lui, un son de cloche annonciateur d’un « funeste destin » – selon la formulation lyrique de son maître –, il sait qu’avant demain matin, quelque chose arrivera ; mais quoi, il ne le sait pas…

Dans ces moments où il se trouve comme un équilibriste sur le fil du destin, prêt à tomber d’un côté ou de l’autre, il fait ce que tout bon funambule accomplit : un grattage de couilles, jambes grandes ouvertes, et une profonde réflexion en buvant son café bouillant, l’astre laiteux comme seul témoin de cet acte grandiose.

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Avec ses dents, Hermione tranche la tête du roi-sage, qui hurle de douleur dans la langue de « ceux qui souffrent » – comme disait son vieux maître. Et voilà que le monde est enfin débarrassé d’un effroyable dictateur. Et tout cela au moment même où les derniers rayons de la Lune laissent place à ceux du Soleil, et que tous vont « voyager allongé », pour parler la langue de « ceux qui rêvent » – comme disait son vieux maître.

Et Hermione, le bel héros, s’en va, avec son compagnon fraîchement délivré des griffes du roi-sage, Héraclès, pour accomplir une petite partie de jambe en l’air sous le regard plein de chaleur de l’astre solaire.

This is the end… oh yes, my friend, the end…