Comme sur un playground (Le départ erratique du sentir)

S’il devait y avoir un « point » de départ à mes réflexions, bien entendu il serait dans le sentir en ce qu’il est changeant. C’est une expérience de jeunesse car, avant le savoir par concepts on a que des affects sans mots à vivre ; et certains de ceux-là sont tellement forts et invivables – car vivant, trop vivant – que les mots, la poésie, le sens, les concepts sont les seuls moyens para-naturels à la portée des grands vivants pour se construire un esquif apte à les supporter, car ils réapparaissent aux moments où on les attends le moins. La vie a un humour si particulier, yes? J’écris donc pour me faire un corps ; c’est ma façon de fuir la réalité et de la rechercher en passant par d’autres voies ; on vit sur un playground et allongé sur un lit (d’hôpital) ; on pense autant en lui donnant le primat sur le sentir qu’en le lui refusant.

 

Parfois on n’a plus envie de rien du tout – mort-vivant –, la vie est en creux en nous… J’ai menti –, très souvent on n’a plus envie de rien du tout : on n’est qu’une pure béance, une déchirure, une ouverture sur un invivable refoulé qui revient et avec lequel il faut vivre contre notre consentement. Le « but » recherché étant d’arriver à y consentir, à le faire « sien ». Ce que nous sommes excède ce que nous pensons et configure par excès ce que nous sentons et pensons. La tâche de la raison est alors de prendre en compte cet excès comme constituant un invariant universel (ça a toujours été ce « ce que nous sommes » que les penseurs, les grands vivants, et etc. ont agis), et comme le plus sûr moyen qu’un individu a de garantir que son existence ira jusqu’au bout d’elle-même en tentant de vivre selon la « loi » intime (personnel) qui est celle de son individualité. À voir la mort et l’insupportable douleur trop près et trop longtemps, on n’a plus aucun doute sur le fait que tout dans une vie organique incarne une tendance et, par conséquent, est avant et après tout une réussite pour devenir (un échec à être).

À cette envie du rien du tout il n’y a pas à opposer, mais à comprendre et accepter la nécessité de l’alternance des cycles du jour et de la nuit, de leur indissociabilité et de leur commune attractivité. Tout passe et tout revient, les affects nous poussent en tous sens et dans toutes les directions (fut-ce dans le repli sur soi qui est encore une autre façon d’être poussé.e). Rêver de ne plus ressentir la houle est un fantasme dangereux quand on est en pleine tempête, car le désir qui tente une poussée est celui de se laisser submerger par l’océan. Mais, pour aussi fantasmatique qu’il soit il est un bon surgissement car, en ayant à s’occuper d’une pensée à la mesure de ce que nous sommes, nous sommes en mesure de prendre prise dans ce problème (culture) afin de construire une solution qui sera une poussée dans une direction et un sens qui n’était pas possible avant. Lutter contre cette envie de rien du tout, c’est refuser à la fois le vide et ce qui est hic et nunc, c’est-à-dire refuser sa « loi » intime dans ce qu’elle a de fluide-et-changeante.

Ceux qui refusent d’être des grands vivants aiment le plus le pouvoir qu’ils ont sur eux-mêmes, ils jouissent de s’empêcher de devenir trop transformable, et plus ils portent sur leur structure un regard sédimentant mieux ils se sentent être en acte. J’aime les gens de pouvoir, ils m’inspirent énormément… à un « détail » près : je voudrais arriver à jouir de me sentir devenir en acte. Mais je suis surtout arrivé à être une personne de pouvoir, qui voit la maîtrise comme la technique structurante d’un soi-sédimenté. Ce soi est encrypté, forclos par un traumatisme du passé qui me pousse, m’oblige, m’attire à devenir ; c’est mon fantôme, mon ombre, mon taon qui ne me laisse pas vraiment de répit.

Et comment aurais-je fait autrement ? je suis né dans un milieu qui ne sait pas vivre… où que je regarde il n’y a que des chercheurs qui tournent en rond sur place, des derviches tourneurs athée…

 

J’écris donc pour me construire un corps devenant ; je fuis la réalité persistante pour la recréer changeante ; pour vivre autant dans un playground que dans un lit ; pour ne plus penser que par le devenir ; pour apprendre à l’accepter même dans la fuite – pour tenter d’être un grand vivant…

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