Création absolue

Est-on obligé de se poser la question de l’être en métaphysique ? Ne pourrait-on pas arrêter de se la demander ? Ne faut-il pas cesser de poser la question à quelqu’un (fut-ce à soi) ? — Vivons l’être, arrêtons de se le demander et de tenter de le faire rentrer dans nos catégories mentales préformées, cette très mauvaise domination de l’esprit sur ce qui l’origine. Les réponses à nos questions les plus profondes, celles qui sont fondatrices, ne se découvrent pas dans une réflexion où l’on attend, il faut vivre et grandir pour les voir germer : il est impossible de demander à une réponse d’apparaître là où on le décide, précisément parce que les réponses sont toujours là où on ne les attendaient pas, sous des modalités, des configurations auxquelles nous n’avions pas pensé – pour la raison que nous ne les avions pas crées.

Rencontrer une impossibilité ne veut pas dire qu’elle soit absolue, seulement que nous n’avons pas trouvé ce que que nous cherchions. Créer absolument, c’est se laisser envahir par un flux qui est l’invisible énergie grâce à laquelle toutes nos créations sont possibles.

Pour atteindre ce flux, il y a une porte, ou un passage à franchir, en tout cas quelque chose qui empêche d’y être directement – souvent, c’est l’idée que nous avons des limites de l’humain ou de l’espèce humaine, idée que nous recevons de notre époque. Cette idée peut ne pas appartenir à ce que chacun se reconnaît être, ça n’a pas d’importance ici – cette idée est une distance, un écart, que notre esprit place entre le flux et lui : l’esprit est en acte cette distance et cet écart. La première action de l’esprit est de mettre en distance, et cette action ne le quitte jamais ; et pas moins quand l’esprit se voit et se met en lumière, là aussi il crée des distances et des écarts en lui : il se complexifie ainsi.

Pour trouver quelque chose l’esprit hypostase un x vide, un territoire inexistant auparavant ; effet de son agir, une mise en distance. Mais le flux, ou l’invisible énergie est nécessairement « partout » et « avant » tout, car c’est elle qui rend possible le Réel, qui est le Réel. Le Réel n’est rien de fixe ou d’ordonner pour notre esprit. C’est pour cela que celui-ci doit venir après le Réel. Il faut vivre suivant ce qu’avant on appelait le cœur, car il fonctionne par rapprochement, par inclusion, c’est son acte : en se rapprochant de lui, il s’invagine – c’est comme un lac de lave en fusion. Aucune de ces tendances n’a de pouvoir absolu sur l’autre. Et elles défient le langage ou la logique d’arriver à les articuler (cf. al-Niffari, Les haltes) car elles ne sont pas des corps : que rapprocher et distancer.

Se laisser envahir par le flux équivaut à arriver à vivre un équilibre où le flux n’est pas trop rapproché (destruction extatique) ou n’est pas trop mise en distance (Idée, Esprit, chose en soi) ; cet équilibre pourrait avoir pour nom : conscience vide, Tao, volonté vers la puissance, tétragramme judaïque, Dieu. Cela « atteint » (peu importe qu’on pense l’avoir atteint ou non, la conscience n’est pas le bon outil) on crée, c’est-à-dire que la porte ou le passage n’empêche désormais plus l’esprit de comprendre (pensée) ce grâce à « quoi » il peut agir. Et l’esprit créateur a toujours la main chanceuse, il pêche toujours le poisson le plus inattendu dans ce fleuve qu’il reconnaît comme ce dont il provient — ce dont la distanciation qu’il a pris de lui n’est jamais que reproduite par la suite —, ce qui le remplit de joie à chaque occasion.

L’esprit agit : il hypostase un x vide, mais celui-ci est alors le flux entier, et l’esprit ne cherche aucunement sa domination : il écoute, se concentre, pénètre le flux pour se mettre à le penser comme mise en distance du flux avec lui-même – et l’esprit peut déraper car le flux est en excès total sur eux (pour le flux et pour l’esprit) – : cela c’est la création. Sans cette dé-distanciation première, l’esprit se complexifie certes, mais ne crée pas absolument. La création est un événement absolu qui ne s’arrête jamais, mais qu’on peut cependant ne pas vivre comme telle, à savoir, dans la joie, parce qu’on s’ignore dans son origine ! — Hymne à la joie !

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