L’ami et la mort

C’est l’ami qui est le signe que la mort et la souffrance ne sont pas les chemins finaux de l’existant, dans la tentation que ceux-ci lui offre, dans la mesure où un horizon dont le seul paysage serait la mort ne saurait permettre à l’existant d’envisager autre chose que cette dernière.

C’est par l’empressement à faire lien avec l’ami que le souffrant montre avec le plus de clarté son besoin de l’ami.

Non pas que l’ami soit là pour combler un manque, un vide — il est là pour que l’esprit soit occupé à penser à autre chose qu’à sa propre mort. En effet, l’esprit est un corps qui ne se vit pas comme une matière mais qui n’en a pas moins, comme elle, la faculté de mourir.

S’occuper l’esprit, faire en sorte qu’il sorte du cercle vicieux qui se trouve au-dessus de la mort (vue comme un précipice dans lequel, fatalement, chacun doit tomber). Le terme de cela étant ce qui est réservé à la discrétion de chacun, ou à celui du hasard.

Et c’est en réaction par rapport à cette mort que s’affirme, en se faisant plus tranchante plus vive la volonté de vivre : elle est a posteriori.

L’esprit vu par le corps

Le corporel (s’)exprime toutes les dimensions qu’il construit sous le mode du spirituel – l’esprit ! C’est la présence atmosphérique – présence-Image – du corps à l’esprit, à la façon de l’esprit. La façon qu’a de se modifier ce rapport à cette présence-Image – à savoir les divers intensités, les divers façons qu’a l’esprit de se paysager, les divers objets de pensées, les divers façons d’imaginer, les divers façons de se souvenir, et encore bien d’autres choses – est ce que l’on appelle le flux de l’esprit, c.à.d. l’expression du corps vécu – représenté – sous le mode de l’esprit.

Pour reformuler autrement : le corps n’est jamais neutre relativement aux différentes séries qu’il traverse (intensités, paysages, objets de pensées, etc.), en effet, la traversée ne peut être autre chose qu’un devenir ; et le corps, il n’est pas possible qu’il ne passe pas par différentes séries, et, bien sûr, que chacune de ces différentes séries, en elles-mêmes, n’évoluent pas : il est impossible d’appeler « humain » un individu qui ne voit pas ses pensées évoluer avec le temps, un individu qui n’est pas traversé de nouvelles intensités, ou les anciennes, qu’il n’arrive pas à tisser de nouveaux rapports avec elles. Par conséquent, la catégorie ontologique n’est pas celle de « être » mais bien celle de « devenir », car tout ce que l’on dit et que l’on reconnaît comme « exister » il faut avant toute chose qu’on reconnaisse que : devenir est ce qui rend possible de re-connaître le contenu concret de l’être, car sans le devenir il n’y aurait que de l’être, et toutes choses seraient figées, et dans le monde et dans l’intériorité – et tout ne serait donc que néant, car sans distance il n’y a ni présence, ni images, ni rien d’autre. Il est bien sûr possible d’illusionner la catégorie de « être » comme étant la première catégorie ontologique, mais il semble alors que l’on se laisse aller à une sorte de méditation qui ne prends pas appui sur quelque chose de concret – le corporel –, mais bien sur quelque chose de subtil – le spirituel – : et alors, l’esprit devient, en quelque sorte, « imbu » de lui-même, car, en se retournant vers lui au moyen de lui-même, et suivant sa propre mesure, il ne fait jamais que retrouver ce par quoi il a pu commencer à penser, à savoir lui-même (détaché de toutes les choses du monde) : et alors, la tentation est grande qu’il « enfle », c.à.d. qu’il se rende incapable d’accorder une valeur à d’autres choses qui ne sont pas, ou alors bien difficilement, aussi subtil que lui. Car il reste, malgré tout ce qu’on lui a fait subir depuis que l’homme pense-par-écrit, le plus subtil… En quelque sorte, l’esprit est donc bien emprisonné par le corps, ou plutôt devrait-on dire qu’il est absolument au service du corps : l’enjeu de la philosophie est donc bien, non pas d’apprendre à l’esprit de tendre à ne se reconnaître que dans les événements du monde, mais bien plutôt, à apprendre à l’esprit qu’il n’est là que pour remplir une fonction toute différente de celle à laquelle il se croît appartenir (connaître, connaître Dieu).

Et c’est à ce point précis que les choses prennent un jour nouveau, promettent un avenir très différent de ce que l’on a appris à penser par automatisme (habitude et répétition) : on vit sans savoir ce qu’est la fonction de l’esprit [1]… Sur ce point d’achoppement précis, les doctrines, les pensées philosophiques, les systèmes religieux donnent un panel de réponses infini – ce que nous pouvons comprendre comme une preuve, qu’au fond, l’esprit garde tout son mystère… Ce dont on ne peut néanmoins douter est qu’il y a bien une fonction qui est remplie car, ce dont nous ne pouvons encore moins douter c’est bien que l’esprit fonctionne : au fond, que l’esprit est vivant – oui ?

[1] Il suffit de douter réellement sur ce que l’on considère comme une connaissance acquise pour, immédiatement, se retrouver nez-à-nez avec l’inconnu – le réel !

quelques mots maladroits, – une pensée naissante ?

C’est quand on arrive à voir une idée en quatre dimensions que l’on arrive à percevoir les mouvements infimes du voilement et du dévoilement de la vérité. C’est son charme.

Ce mouvement de voilement-dévoilement peut nous plonger dans un tourbillon, – de la tristesse peut émaner. Mais, ne pas se contenter de la tristesse.

*

regarde le monde devant toi que vois-tu des mouvements des courants la réalité c’est le perpétuel mouvement jamais rien n’est identique tout coule suivant son rythme propre les conflits entre humains proviennent de ce que les divers rythmes qui les constituent et les traversent ne sont point en harmonie les uns avec les autres la chose qui demande le plus de lâcher-prise – be water, my friend – sur ses ressentis c’est de vivre qu’est-ce que veut dire vivre incarner le courant qui est en train de nous traverser

*

Le problème n’est certainement pas que la vie n’ait pas de sens. Ce qui pose problème c’est le fait de ressentir ce fait comme un problème. D’ailleurs, où est la justice de ressentir le non-sens de la vie comme un problème… ne serait-ce pas plutôt une bonne nouvelle ?

On prend si vite l’habitude de maudire une vague lorsqu’on n’a pas réussi à la « chevaucher »… où est la justice dans cela ? La justice émane du fait, elle est sa continuation naturelle simple directe. Quand on ne réussit pas à faire quelque chose c’est simplement parce qu’il manquait des « éléments », de la détermination, de l’ardeur à la tâche, tous ces ingrédients qui font la confiance en soi, l’agissement de ses capacités. Agir ses capacités c’est arriver à mettre en forme, à l’extérieur de nous même, mais, à partir de l’intérieur, nos forces de vivre, d’expansion. Les moments durant lesquels nous faisons ce que nous portions profondément en nous ne contiennent pas des moments de vérité qualitativement plus « importants » que les autres – car tout moment est vérité, quoi que nous voulons penser d’eux : la vie se contrefout de ce qu’on pense d’elle, elle précède toujours les mots car elle est leur terre : les mots ne sont jamais que vie enfermée, comment alors décrire la vie ? Sachons plutôt apprécier son silence –– ce sont juste des moments pendant lesquels la vie revêt l’aspect de notre singularité. L’enchaînement linéaire des mots est trompeur, il n’y a pas d’ordre dans l’apparition des choses, elles apparaissent toutes en même temps – : on est en train d’être.

Que le silence se fasse et que la reconnaissance de l’invisibilité de la vie soit.

théophanie

Dans notre être est révélé que nous sommes fondamentalement corps, c’est cela que la théophanie. — Combien de fois n’ai-je pas ressenti une onde de choc dans mon corps, qui venait me révéler ce que l’esprit seul ne peut pas percevoir ? L’esprit est corps, est capable d’un nombre indéfini de paysages… – toutes ces évidences sont recouvertes, oblitérées par le « fonctionnement normal » de l’esprit. L’esprit pense au-dessus d’un ravin, depuis son fond qui jaillit « une » « voix » étrangement familière – le corps.

§ Nouveau jet

J’n’étais pas prêt
Pas prêt à — m’élancer dans une vie sans savoir où mes pas
Se poseraient, et si le sol n’allait pas s’effriter sous leur poids
Alors j’ai douté, plutôt que de sauter.
Je désire l’inconnu autant qu’il m’abhorre
J’ai besoin de mes pals autant qu’ils me haïssent.
Écoutez ! je suis celui qui fait vriller Satan.
Arrêtez ! de croire que mes jambes sont nécroses
Pensez donc ! mes pensées sont intensives,
Para-Narcisse, elles se foutent de l’extension !

*

Mon expression relève d’un malentendu
Ou d’une vague vision, comme un dauphin au-dessus de l’océan
Je sens le rouge et c’est le froid que je dis
À chaque instant, j’interprète et jette la clef à la porte.
C’est si déroutant de penser accidenté
Dans ma tête, Kant préfère rester à la maison
Et Gilles, parfois brille, comme un stroboscope
Il vrille et clignote, jour et nuit dans l’ombre d’Aristote.

*

Mon corps vit une sorte d’histoire animale
Pas une jungle mais un cosmos
D’où jaillit net, milles merveilles,
Cauchemars pour la conscience ;
Elle, bête, se réserve à sauter tout en secrètement le voulant,
Perverse conscience, tu es la lâcheté qui orne mon courage,
Endors ma libido, et dissipe la vision clair de moi en une multitude de globules sans liens entre eux, pour images.
Apaise-toi ! ou oublie donc ! Cesse de te tourner sans cesse, tu t’empêches de dormir !

*
Or, je respire ! Là, réside la noblesse ; tout, ensuite, n’est que littérature…

Pisser au Bikini

« Il y avait une queue interminable. Au moins trente minutes d’espoir. Normalement, je vais toujours dans celles des mecs pourtant, mais là… c’était pareil. Les meufs restaient debout à espérer leur tour. Impossible d’attendre patiemment que mes tissus se relâchent. Trop de bières dans le ventre. Trop de temps passé à remuer sur le dancefloor sans m’occuper de ma vessie. Trop de discussions interminables où on mentalise toujours un « après cette clope, j’y vais ». Alors, distinctement mais sans hésiter, je suis allée dans le recoin des pissotières, là où ils font tous ça debout, nonchalamment, l’air détendu. Je me suis mise au milieu des six garçons qui étaient présents, collés à leur mur, la tête baissée.
J’ai soulevé ma jupe, me suis accroupie et j’ai inondé leur sol, nonchalamment, l’air détendu. D’habitude je le fais avec mon pissedebout, mais là, c’était bien mieux.
Ensuite je suis allée voir les filles qui faisaient la queue pour leur dire d’arrêter d’attendre et de venir faire la révolution, là-bas, tout prêt, dans le coin où y’a toujours de la place…

Je ne suis pas restée pour voir si certaines l’on fait, mais je préfère me dire que oui. Je rêve que toutes ces belles créatures aient pulvérisé de leur urine ce foutu sol genré des chiottes du Bikini ! »