Le tabou

Si l’on place un tabou c’est pour que nul, et pas même le fou et le tyran, ne puisse le dépasser : qu’importe la transgression, il y aura, malgré ce qu’elle créée de neuf, un excès qui ne sera jamais inclus en la culture, car cette dernière n’est pas impersonnelle et illimitée comme la nature impersonnelle. La logique du tabou n’est pas « si tu me transgresse tu me dépasse » mais plutôt « si tu me transgresse alors tu es maudis, donc tu ne peux pas me dépasser ». Un tabou ne me semble pas pouvoir être enlevé mais on peut seulement le déplacer ; et le tabou sert à cette logique, car il scelle.

La pensée respire

Par l’expérience que l’on propose à quiconque de faire, si il ou elle le veut, on démontre l’« inanité » de la doctrine de la séparation de l’âme et du corps, et de l’opinion selon laquelle l’existant est fait de 2 substances hétérogènes. Il faut prendre au sérieux les expériences que l’on peut faire volontairement, afin de se garder des erreurs humaines à propos des humains.

Différence entre la forme de la vérité et la qualité d’une pensée

L’affirmation « La pensée respire » n’est pas tant une vérité que la re-connaissance d’une qualité de la pensée ; elle ne porte pas une information structurante forte ; et ça ne lui enlève rien car le propre d’une qualité n’est pas de produire une structure : si elle est correctement placée, elle permet une structuration, car on ne construit rien sans les matériaux adéquats. Une vérité, en effet, est le résultat d’une argumentation (ou d’une enquête, ou d’une expérimentation) que l’on atteint à la fin d’un certain temps : aperçut suivant une orientation post-moderne (critique) nous avons affaire au déploiement concret d’une rationalité ; cette dernière conditionne le résultat final avant que l’argumentation soit effectuée (la forme de la vérité est a priori, racines du tragique nietzschéen). La qualité d’une pensée est le donné sensible propre à l’animal-pensant en lequel le résultat est inscrit ; aussi contrintuitif que cela puisse t’apparaître, les idées et les concepts s’inscrivent aussi au sein d’une qualité, on parlera alors de « donnée intelligible ». Quand le méditant « se retire du monde », il le retrouvera en la matière même de ses (plus intimes) pensées. Relativisme de la vérité : une qualité (sensible, intelligible) implique que l’on se met à re-connaître que le lieu naturel du discours n’est pas principiellement la rationalité (celle-ci servant à fonder, et la fondation est initialement relative à la puissance de ce qu’elle sert à fonder) : c’est un temps qui est « principe ». C’est donc le caractère aporétique du Temps qui complique tragiquement les tentatives de fondation d’une compréhension stable du réel – le tragique est de vivre en cette tension de 2 dynamiques irréconciliables[1], qui s’attirent parce qu’elles peuvent s’unir, mais qui ne s’unissent pas afin de pouvoir continuer à s’attirées[2].

Ce qui permet qu’un temps devienne un principe fécond pour la connaissance, c’est son unité absolue induite par l’impossibilité pratique de le diviser (car on pense tout dans le temps). On ne saurait réduire le temps au discours sans oblitérer qu’un temps est nécessaire, autant lors d’une méditation, d’un dialogue ou d’une dispute, que d’une relation éthique (il faudrait être fou pour trouver quelque chose qui ne nécessite pas du temps, quand bien même celui-là est nié – abstraction mathématique – ou fortement altéré, comme dans une expérience limite).

Ainsi, pour l’affirmation « La pensée respire », on dira qu’elle exprime la qualité d’une pensée positionnée – nous croyons qu’il faille cultiver une amitié entre la justesse et le positionnement ; et peut-être sommes-nous assez fous, ou idiots, pour croire que cette amitié est plus puissante que celle qui marie la vérité à la rationalité. On acquerrait là plus de sagesse que dans une affirmation relativiste comme « La pensée est rationnelle » (la rationalité de l’esprit est un produit qu’amène le temps).


[1] Au point que certains, pour reprendre un instant la terminologie de Nietzsche, sont trop faibles pour supporter cette irréconciabilité, et séparent ontologiquement l’esprit du corps, en portant créance à l’affabulation du corps-prison de l’âme (cette structure est très prégnante dans la pensée occidentale, parce que nous vivons dans un monde où l’œuvre de Démocrite a été détruite, et celles de Platon et d’Aristote ont triomphés, mais aussi parce qu’avant le 17ème siècle, le matérialisme de Démocrite n’était qu’une vue de l’esprit, il a fallu l’invention des microscopes pour prouver l’éternité du matérialisme). Je m’accorde avec cet infirme hippophile pour reconnaître la conséquence de cette erreur éthique : séparer l’esprit du corps revient à les affaiblir tous deux. On ne saurait comprendre les critiques abrasives de Nietzsche à l’égard du monothéisme, ainsi que l’affirmation de la mort de Dieu, si on passe sous silence le grand apport de Nietzsche à la pensée, qui est d’avoir imposé au philosophe sérieux de ne jamais exclure les effets du corps sur la pensée. En effet, le moralisme et l’immoralisme de Nietzsche sont suspendus à une idée, en réalité si simple, qu’il a fallu que ce dernier s’attaquasse à la figure historique la plus proche de cette simplicité, l’idiot Jésus.

[2] Que la possibilité de l’union ne soit jamais close permet d’échapper au nihilisme (ce dernier devient inévitable pour le malheur de ceux qui ont volontairement choisi cette séparation ontologique).

Solipsiste

Non, tu ne peux commencer par te donnée, pour, quand cela te prend, seule, décider de partir.

Pourquoi non ? Parce que l’homme ne retiens jamais la femme ; des fois il tient à elle, à son bien et à son épanouissement ; car il n’y a pas d’égoïsme dans l’amour.

Que tu ne m’aimais pas, ton egocentrisme l’a assez dit ; que répondre d’autre que la vérité ? L’amour que j’ai ou avais pour toi alors, ne te voulais pas pour compagne ou amante ; nous ne voulions, moi et lui, que de découvrir l’être que tu es.

Admets donc, femme-enfant, que ton être est : ton corps, ton sexe, ton cul et tes seins ; aussi ton histoire, individuelle, celle de ton sang et de celui de tes ancêtres ; encore ta formation et ton métier ; tes désirs d’homme(s) et ton besoin de femme(s) ; ton besoin de sucer et de recevoir ; de te soumettre et d’envelopper – de (te) soumettre et te dominer, — et cætera

On existe avec l’autre qui nous aime ; et tu as échoué sur la plage de tes angoisses ; moi qui t’aimais, j’ai eu à m’échouer avec toi, car sans toi. Il n’y a pas moins de 2 responsables pour le déroulement de l’événement qui nous a réunis, pour un court instant de nos vies.

Je ne t’ai pas voulu ; tout au plus ai-je désiré te connaître, de comprendre et vivre ce qu’il y a de comme-un dans notre séparation irréfragable. Mais je ne t’ai point voulu, car tu utilises ton génie à paraître ce que tu n’es pas. Le monde souvent, nous contraint à mentir, mais nous vivons dans la nature, collectif et individuel s’entremêlent dans l’être, comme le masque et le visage, l’intention et l’image sans fond.

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Mais je suis philosophe et tu es pianiste. J’ai de la ressource ; toi le chant des touches qui résonnent, dans ton corps et pour celui de l’auditoire.

Ces « poèmes » ne sont souvent que des spéléologies de mon désespoir, de te croire avoir déchu de ta condition de femme à celle d’objet.

Absolu/Relatif

La différence entre une pensée de l’absolu et une pensée du relatif ne reposerait-elle pas sur le fait que la première admette qu’on puisse faire l’expérience de la mort, et que l’autre ergote[1] ?


[1] Contredire quelqu’un avec une obstination lassante sur des minuties en lui opposant des arguments excessivement subtils et captieux (CNRTL).

Hommage au félin

Adieu, Cléo. — Courant avril 2007, Ramonville Saint-Agne, dans le quartier des Floralies, je me trouve dans l’appartement d’un copain, Vincent (aujourd’hui décédé), nous buvons un café et fumons quelques cigarettes, tandis qu’à côté de nous, sa chatte (dont j’ai oublié le nom) est en train de mettre bas une portée de 6 chatons. La génitrice mangeait leur placenta, avec l’automatisme et la rigueur d’une programmation génétique multimillénaire, puis les lavaient pour la première fois de leur vie, les mettant l’un à côté de l’autre. 1 mois et demi plus tard, je me retrouve chez le même Vincent, et je découvre que les chatons avaient déjà bien grandis : et il y avait un sens de l’humour des proportions, en voyant côte-à-côte ces petits êtres qui gambadaient et deux dogues argentins adultes. Il me dit de choisir l’un des chatons. Nous avions auparavant discuté du sexe de l’animal, et il m’avait dit qu’il serait mieux que je prenne une femelle, pour la cohabitation territoriale (vu que je serai un mâle, pour elle) ; je ne sais trop jusqu’à quel point il y a la projection d’un stéréotype de genre dans cette interprétation ; le fait est que je lui fis confiance car Vincent était un amoureux des animaux (qui n’étaient certes pas des peluches, mais des compagnons de vie pour qui il aurait risqué la sienne). L’un des chatons, une femelle à la robe grise et au regard profond, se tenait, droite, sur un tabouret, du haut de sa vingtaine de centimètres. Je la regardais et elle me regardait : nous nous entre-regardions, dans le respect de la différence des espèces du vivant ; et, évidemment, dans la secrète affinité de la félinisation des humains par les félins, et de l’hominisation des félins par les humains [NB : s’il n’y a pas cette double boucle, tu en es resté à la relation objectale sur ton animal]. Je choisis ce chaton, cette femelle à la robe belle et courante, au regard spécial, apte à recevoir ma part d’humanité. Mais à ce moment, elle n’est pas sevrée ; Vincent me dit donc que je pourrais la récupérer dans 1 mois et demi.

À cette époque, je suis en Terminale STI Génie Électronique, et dans mon premier appartement, dans le quartier de Saouzelong. Je récupère donc ce chaton femelle, dans le courant du mois de juillet 2007, quelques semaines après lui avoir trouvé son nom CLÉO (diminutif de Cléopâtre, parce que sa génitrice aurait, entre autres, des racines égyptiennes). Nous vivons alors ensemble, elle dans « mon » appartement, et moi sur Son territoire. Passé la crainte d’avoir été coupée de sa fratrie (en incluant donc les 2 dogues argentins et Vincent), et de se retrouver avec un humain dont la marche est fort bruyante et impressionnante, nous nous entre apprivoisons naturellement. Je choisis de me mettre à son niveau de félin, j’apprends à imiter le miaulement, je frotte mon nez contre son museau, je la couvre de caresses mais je ne l’objective pas dans le rôle de peluche ; je la caresse comme je caresse un corps humain, comme un être vivant doué de volonté et possédant son autorité. Je la laisse libre de tous ses mouvements, mais interdiction de monter sur la table quand il y a de la nourriture ; elle a le droit de territorialiser n’importe quel humain, jusqu’au moment où l’humain en a assez, et alors il peut l’enlever sans violence ni ménagement. Je passe mon Baccalauréat, je voyage en Éthiopie, j’entre à la Faculté de Philosophie de Toulouse-II Le Mirail (l’un des meilleurs départements de philosophie en France, avec les ENS), et me découvre, cours après cours, mois après mois, voué à la philosophie. Lors de ma deuxième année, je déménage dans le quartier des Carmes : nouveau territoire pour cette femelle, qui est déjà adolescente. Nous resterons 2 ans dans ce lieu. Puis, me vient l’envie de monter à Paris, et je laisse donc ma Cléo, âgée de 3 ans, dans la maison de mon enfance, chez ma mère, dans le quartier Port-Sud à Ramonville Saint-Agne. Elle découvrira là les joies du jardin, ainsi que du ventre et des mains de Danielle, et de la présence ponctuelle mais répétée, de Christine. Mon année parisienne s’étant pas trop bien passée (quelle horreur de vivre à Paris, et le département de Paris VIII vivait trop dans le passé de Deleuze/Foucault/Lyotard/Derrida pour pouvoir actualiser ce qu’avait été cette université à Vincennes), je redescends à Toulouse pour me ressourcer, faire le point, et continuer mes études au Mirail. En novembre 2010, je reprends un appartement, cette fois près de la Halle aux Grains, et c’est un nouveau territoire pour ma Cléo, qui, cette fois, aura la joie de se découvrir un compagnon roubignolée et roux, quelques mois après notre arrivée. Je resterai 1 an dans cet appartement, après lui je me retrouverai dans le quartier Saint-Cyprien, où je resterai jusqu’à mon départ pour Lyon, en 2015. C’est sur ce territoire que la relation entre Cléo et moi est devenu plus complète (non pas fusionnelle) : je la décrirais sommairement comme une connexion dans & par le respect de la différence d’espèce du vivant : je crois que c’est en rapport à une assignation animale dans l’être que nous pouvions nous retrouver l’un dans l’autre (retrouvaille qui passe, je crois, par le regard).

Juin 2015, j’emménage à Lyon, dans le quartier de la Guillotière nord, j’y reste 1 an avant de déménager sur ce qui sera son dernier territoire, près du Rhône, à Jean Macé. C’est là que ma Cléo aura le plus ses côtés « mamies », à vouloir rester sur mes jambes pendant des heures, à ne plus pouvoir chasser les oiseaux qu’en imagination (il faut dire que c’est l’architecture qui l’handicapait pour chasser), à m’attendre avec sa patience de félin SUR l’exact endroit où je m’endors 😹 C’est là que nous aurons atteint l’optimum dans notre relation ; où souvent un seul de mes regard la faisaient ronronner longtemps, où j’étais son chauffage, son nettoyeur de litière, son pourvoyeur d’aliments et d’eau, son caresseur aux mains divines, et son casse-couille privilégié ; il me suffisait de faire un petit miaulement (en 13 ans de vie commune je miaule comme un né chat !) pour qu’elle vienne me retrouver de la pièce où elle était pour aller là où je suis. Malheureusement, elle avait un cœur fragile, et c’est ce dernier, qui, finalement a fini par la lâcher, il y a 4 heures. Je suis très content pour elle de lui avoir offert de la sécurité, de la nourriture et de l’eau (ainsi que quelques murs à griffer 😅 ), ainsi que du vrai respect (l’animal est autrement plus autre que ne peut l’être une femme, un étranger ou un infirme, on aura autrement plus de risque de l’essentialiser, pour la raison que l’animal ne parle pas). J’ai été heureux que la fin de sa vie ait coïncider avec les confinements, afin qu’elle soit avec moi le plus possible, moi qui n’ai jamais voulu mettre en elle ce qu’elle n’avait pas, et qui avait commencé à accepter qu’elle me lèche les lèvres pour que je puisse, avec sa salive, faire la toilette du haut du crâne, pour elle.

J’ai été là le jour de sa naissance ; et c’est après avoir passé une dernière heure allongée à mes côtés, que Cléo est allez boire une dernière fois, et, ne pouvant plus tenir sur ses pattes, elle s’est allongée, sur le côté le plus confortable, et a attendu, ses pattes avant dans mes mains, et avec ma voix qui l’appelait par son nom et essayait, maladroitement (je veux dire, par l’utilisation du langage), de lui dire de ne pas lutter. Ce qu’elle fit, je veux le croire, assez bien, car son cœur se mit à s’arrêter, alors que ma main lui caressait, avec la douceur de ma virilité, la tête et le long du corps ; nous étions tous les deux au sol, et savions qu’elle ne verrait plus, une autre fois, l’aurore aux moustaches de rose.

Cléo, qui dort, quelques jours avant…