Brève apologie sur l’action de lire

Lire dans l’anxiété d’en saisir du sens : est-ce sérieux ?, est-ce ce qui me convient ?

Double non.

Ça ne me convient pas, parce que je ne veux pas aller vers la lecture pour retrouver la qualité que le monde humain me contraint à revêtir.

Mais ce pourrait être sérieux… ; sauf qu’il ne paraît pas convenable, pour un lecteur sérieux, d’amener dans le texte l’anxiété – ou quelque qualité que l’on voudra – du monde dans le lieu utopique de la lecture. Plutôt être un impersonnel lecteur, l’élément minimal de l’être qui permet et pour lequel s’ouvre la lecture. Lire commence par la lecture, et, si la relation entre le texte et le lecteur le permet, du sens émergera de cette éternelle action.

Voici, du moins, comment j’ai réussi à lire véritablement des textes très difficiles ; des textes que je serai bien incapable de commenter dans un cadre scientifique, mais dont j’ai pu saisir, je ne vais pas dire l’essence – mais je vais dire dont j’ai irréversiblement percé la surface. C’est bien soi que l’on est quand on est en train de lire ; or, ce « soi », le sens commun à tord croit que c’est un individu déterminé qui fait face à un texte… Comme si le sens avait un lieu déterminé d’existence (sur cette feuille, par cette adresse U.R.L., sur ce sable), comme s’il était intrinsèquement palpable (comme peut l’être la partie d’un corps). Mais c’est que les lecteurs se font rare ! plutôt, pour le sens commun, il semblerait que lire consiste en une action analogue à celle opérée par la tête de lecture d’une machine de Turing (un ordinateur, un smartphone en sont des exemples) : que l’action de lire consisterait en un scan d’une information inerte et figée. Eh quoi, ils délirent ! Il me paraît plus raisonnable de croire qu’on ne saurait pré-voir avant que de l’agir, ce que l’on comprendra pendant l’action dont j’ai tenté une brève apologie…

Le philosophe n’est pas un Sage…

Ce qui définit le philosophe, c’est sa capacité à (se) penser. En ça, il y a une possibilité d’universaliser à n’importe quel humain. Mais ce qui le distingue, c’est qu’il pense à partir d’un centre, qui n’est pas réductible à la psychè ou à quelque partie que l’on voudra du corps de l’individu (les organes, les nerfs, le cerveau par ex.). Ce centre, c’est l’esprit ou la raison, c.à.d. le produit ou l’effet de la totalité des parties du corps[1] qui sont existantes seulement dans le temps (c.à.d. qui appartiennent en totalité aux domaines de l’être et du devenir : la nature).

En se scrutant lui-même, avec cette concentration spécifique, le philosophe comprend qui il est ; et cela il se le sait de re-naître à lui-même.

Mais ce gnôthi seautón ne constitue pas, contrairement à ce que le sens commun croit, la finalité du philosophe ; dans cette auto-connaissance de soi, le sage seul se complaît : ce dernier jouit, à lui-même, de son soi, qui devient comme l’épiderme de son esprit. Le philosophe, aussi, jouit de son soi, mais il en jouit pour le profit d’autrui. Il écrit, alors que le sage ne parle que. La finalité du philosophe – l’essence éternelle de son métier – est de penser l’éthos de l’humain. Ce n’est pas de « l’être en tant qu’être » dont il se soucie (le métaphysicien seul s’épanouit dans ce problème-ci, puis qu’il est né-une-seconde-fois à ce dernier). C’est une stratégie heuristique commune au philosophe et au métaphysicien que l’on peut lire : c’est, dans l’un & l’autre cas, en visant cette finalité qu’ils apprennent à penser. Ils contemplent tous les deux, mais ça n’est pas dans les mêmes ouvrages qu’ils déposent le fruit de leur esprit. Ce n’est donc pas, identiquement tout-contre la même rationalité qu’ils s’épanouissent. Oui, ils écrivent tous les deux, mais le philosophe pense l’éthique, là où le métaphysicien s’abîme dans l’être.


[1] Qui inter-agissent les unes près des autres ; et, qui entre-pâtissent surtout de l’extérieur. À noter que ça n’est que dans une mesure plus faible que l’extérieur pâtit du corps de l’être.

Lento…

Parler de « trans-humain » c’est déjà parler trop vite, car, en réalité il n’existe pas de réponse allant de soi universellement, qui sauvegarderait que certains individus ne se questionnent, depuis très longtemps et pendant encore fort longtemps, sur « quelque chose » de l’humain ; car le besoin ou le désir de questionner dit assez que l’on ne possède pas, ou pas suffisamment bien, une réponse. Il s’agirait de ne pas oublier que l’humain est une sorte de mystère pour l’humain, que les entreprises scientifiques ont pour tâche d’éclaircir localement (en fonction de leurs moyens et de leur fin). Il y a une éternité du questionnement anthropologique que des mots ou des expressions très à la mode camouflent, ou ignorent purement et simplement (je dis « éternité » en un sens spinoziste, et pas monothéiste), parce qu’elles sont prononcées par des gens qui ne pratiquent pas la philosophie.

Le tabou

Si l’on place un tabou c’est pour que nul, et pas même le fou et le tyran, ne puisse le dépasser : qu’importe la transgression, il y aura, malgré ce qu’elle créée de neuf, un excès qui ne sera jamais inclus en la culture, car cette dernière n’est pas impersonnelle et illimitée comme la nature impersonnelle. La logique du tabou n’est pas « si tu me transgresse tu me dépasse » mais plutôt « si tu me transgresse alors tu es maudis, donc tu ne peux pas me dépasser ». Un tabou ne me semble pas pouvoir être enlevé mais on peut seulement le déplacer ; et le tabou sert à cette logique, car il scelle.

La pensée respire

Par l’expérience que l’on propose à quiconque de faire, si il ou elle le veut, on démontre l’« inanité » de la doctrine de la séparation de l’âme et du corps, et de l’opinion selon laquelle l’existant est fait de 2 substances hétérogènes. Il faut prendre au sérieux les expériences que l’on peut faire volontairement, afin de se garder des erreurs humaines à propos des humains.

Différence entre la forme de la vérité et la qualité d’une pensée

L’affirmation « La pensée respire » n’est pas tant une vérité que la re-connaissance d’une qualité de la pensée ; elle ne porte pas une information structurante forte ; et ça ne lui enlève rien car le propre d’une qualité n’est pas de produire une structure : si elle est correctement placée, elle permet une structuration, car on ne construit rien sans les matériaux adéquats. Une vérité, en effet, est le résultat d’une argumentation (ou d’une enquête, ou d’une expérimentation) que l’on atteint à la fin d’un certain temps : aperçut suivant une orientation post-moderne (critique) nous avons affaire au déploiement concret d’une rationalité ; cette dernière conditionne le résultat final avant que l’argumentation soit effectuée (la forme de la vérité est a priori, racines du tragique nietzschéen). La qualité d’une pensée est le donné sensible propre à l’animal-pensant en lequel le résultat est inscrit ; aussi contrintuitif que cela puisse t’apparaître, les idées et les concepts s’inscrivent aussi au sein d’une qualité, on parlera alors de « donnée intelligible ». Quand le méditant « se retire du monde », il le retrouvera en la matière même de ses (plus intimes) pensées. Relativisme de la vérité : une qualité (sensible, intelligible) implique que l’on se met à re-connaître que le lieu naturel du discours n’est pas principiellement la rationalité (celle-ci servant à fonder, et la fondation est initialement relative à la puissance de ce qu’elle sert à fonder) : c’est un temps qui est « principe ». C’est donc le caractère aporétique du Temps qui complique tragiquement les tentatives de fondation d’une compréhension stable du réel – le tragique est de vivre en cette tension de 2 dynamiques irréconciliables[1], qui s’attirent parce qu’elles peuvent s’unir, mais qui ne s’unissent pas afin de pouvoir continuer à s’attirées[2].

Ce qui permet qu’un temps devienne un principe fécond pour la connaissance, c’est son unité absolue induite par l’impossibilité pratique de le diviser (car on pense tout dans le temps). On ne saurait réduire le temps au discours sans oblitérer qu’un temps est nécessaire, autant lors d’une méditation, d’un dialogue ou d’une dispute, que d’une relation éthique (il faudrait être fou pour trouver quelque chose qui ne nécessite pas du temps, quand bien même celui-là est nié – abstraction mathématique – ou fortement altéré, comme dans une expérience limite).

Ainsi, pour l’affirmation « La pensée respire », on dira qu’elle exprime la qualité d’une pensée positionnée – nous croyons qu’il faille cultiver une amitié entre la justesse et le positionnement ; et peut-être sommes-nous assez fous, ou idiots, pour croire que cette amitié est plus puissante que celle qui marie la vérité à la rationalité. On acquerrait là plus de sagesse que dans une affirmation relativiste comme « La pensée est rationnelle » (la rationalité de l’esprit est un produit qu’amène le temps).


[1] Au point que certains, pour reprendre un instant la terminologie de Nietzsche, sont trop faibles pour supporter cette irréconciabilité, et séparent ontologiquement l’esprit du corps, en portant créance à l’affabulation du corps-prison de l’âme (cette structure est très prégnante dans la pensée occidentale, parce que nous vivons dans un monde où l’œuvre de Démocrite a été détruite, et celles de Platon et d’Aristote ont triomphés, mais aussi parce qu’avant le 17ème siècle, le matérialisme de Démocrite n’était qu’une vue de l’esprit, il a fallu l’invention des microscopes pour prouver l’éternité du matérialisme). Je m’accorde avec cet infirme hippophile pour reconnaître la conséquence de cette erreur éthique : séparer l’esprit du corps revient à les affaiblir tous deux. On ne saurait comprendre les critiques abrasives de Nietzsche à l’égard du monothéisme, ainsi que l’affirmation de la mort de Dieu, si on passe sous silence le grand apport de Nietzsche à la pensée, qui est d’avoir imposé au philosophe sérieux de ne jamais exclure les effets du corps sur la pensée. En effet, le moralisme et l’immoralisme de Nietzsche sont suspendus à une idée, en réalité si simple, qu’il a fallu que ce dernier s’attaquasse à la figure historique la plus proche de cette simplicité, l’idiot Jésus.

[2] Que la possibilité de l’union ne soit jamais close permet d’échapper au nihilisme (ce dernier devient inévitable pour le malheur de ceux qui ont volontairement choisi cette séparation ontologique).