Le départ erratique du sentir (2)

Si je devais définir le « handicap » pour moi, je ne le pourrais pas. Il y a trop de sensations, trop de vie pour que je puisse le définir en tant que telle[1]. En tout cas c’est sûr que c’est une multiple façon de vivre. Le « handicap » est tellement proche de la vie que la raison perd pied face à lui (expérience limite). À l’omnipotence de l’intellect, il le rebute : c’est un impensé radical[2]. Pour le faire entrer dans les cadres de la pensée formelle (scientifique, clinique), on doit en parler par la négative ; précisément parce qu’il se situe par-delà ou au dehors de celle-ci.

Le « handicap » met en danger la forme (cf. la monstruosité) même de l’homme, pour révéler que celle-ci n’est qu’arbitraire. Le « handicap » serait ce qui tord l’homme, c’est-à-dire ce qui le ramène à l’existence la plus terrestre, la plus immédiate : à une expérience vécue. C’est du danger que le « handicap » tire sa singularité. La fragilité, l’impermanence, les cassures sont ses étendards – et il doit fièrement les faire siens s’il veut vivre avec son corps.

Par fragilité il ne faut pas entendre le basculement facilité d’un état de force vers un état de faiblesse (par ex.), mais plutôt que toute sorte de basculement est inévitable[3]. En effet, et c’est observable par chacun, vivre ce n’est jamais que basculer dans divers états, de passer et non de stationner. Si la fragilité est au cœur du « handicap », ça n’est pas pour signifier qu’elle en constitue l’activité principale. Ça n’est pas le principe vital (qu’il soit spirituel, énergétique, vitaliste ou matériel) qui est fragilisé.

Comprendre cela serait mettre le corps sous le commandement logique d’un [extra-empirique / « transcendant »] qui l’invalide automatiquement. Or, tout cadre de pensée tend à plier son objet, et, si on repli l’objet corps-« handicapé » sur une fragilité d’origine, il est nécessaire qu’on retrouvera cet élément dans la suite des raisonnements ayant trait à l’objet corps-« handicapé ». Si on place la fragilité à l’origine, la rééducation du corps est inévitable (nécessaire) ; or, l’originarité est laissée au principe vital, comme tout être vivant ; il est ce qui vie, « en soi & pour soi »[4].

Que la fragilité conditionne le rapport qu’elle entretient avec ce dernier ne veut pas dire qu’il soit fragile en soi, et que, à partir de cette fragilité originaire on pourrait, en déroulant le tapis rouge de la causalité, comprendre les déformations corporelles – ce qui serait une certaine façon de les résoudre en les rationalisant (cadres de la pensée formelle) – : voir en eux une action destructrice.

            Or, je crois que c’est faire fausse route que de placer sa foi en la raison pour supporter la vie dans ce qu’elle nous présente de plus dur et d’insoutenable. Route fausse car elle masque, elle n’ôte pas le voile de ce vers quoi nous force à regarder la vie. Avant d’avoir fait certaines expériences qui nous hissent haut, on est contraint de reconnaître que la souffrance n’est pas inutile – bien que très banal ! – : car on souffre de devenir. Devenir est insupportable ; c’est le grand symptôme de notre époque (et de notre pays). On n’a jamais autant été libre qu’à notre époque ; et, malgré cela, on souffre toujours autant de devenir – de vivre vraiment, bordel de merde ! Mais peut-être est-ce le symptôme de l’ex-prisonnier : que faire une fois libre ? Certains, en incurvant sur du bois leur nom au couteau se suicide après. Le désir de la libération – avec lui son cortège de ressentiment dû à l’emprisonnement – est trop attaché en eux pour pouvoir laisser le champ libre à de nouvelles expérimentations. On devient taulard, mais il faut apprendre à faire mourir le taulard que l’on s’est construit (contre notre consentement, ou avec un consentement volé, extorqué par mensonge ou omission) afin de passer à autre chose. Devenir est insupportable ! Réellement changer[5] – devenir autrement continuellement – atteindre un état (avancé) d’immanence – suivre la « grande raison » que son corps incarne et qu’il faut chercher à cultiver à chaque instant — se rendre compte que chaque instant hic et nunc permet de réagir émotionnellement : se modeler soi-même, s’expérimenter, se découvrir, se créer, se penser, etc. Le présent est le lieu du nouveau.

Le piège du moi

Dans ce processus de transformation, le moi est un piège. Si l’on fait sortir le processus d’un moi déterminé alors le processus est pris dans le piège de la circularité. Il a son point de départ et d’arrivée, on n’est libre que dans le choix du « diamètre » de ce cercle. Le processus de transformation n’est pas un yo-yo, il est beaucoup plus radical. Il implique de reprendre contact avec une certaine façon de ressentir le monde et la réalité ; cela peut être par le biais d’un retour aux organes – aller chercher enfoui dans les organes la vie « brute » (qu’elle que soit ce qu’on trouve) – vu comme un retour vers une « origine » pré-individuelle (pré-égotique). Après tout cela ne demande pas d’argent, juste un peu de temps et de la concentration, donc une pratique. Il ne s’agit pas de chercher à changer le moi et de chercher à changer le corps (façon de sentir, façon de penser) ; ce n’est même pas de chercher consciemment (qu’elle que soit le peu de conscience réflexive qu’on possède encore).

Il s’agit de prendre son corps tel qu’il est, avec ses « imperfections », ses « atouts », et ses et cætera, et ne pas se placer dans une attitude de jugement ; c’est-à-dire une attitude qui est blessée ou élevée par tel ou tel fait de corps (vie intérieure et pensée comprise) ; il faut empêcher ou refuser qu’une image définie et imposée par l’extérieur et étranger à la constitution potentielle de son corps soit suivie au détriment du corps dans son devenir. Exactement comme si l’on regardait une œuvre se créant sous nos yeux : on passe par un large spectre d’émotions, par différentes qualités ; on laisse la créativité peu à peu « s’emparer de nous », et quand elle nous a dépossédé de nous-même on se trouve dans un état second – un état où on ne s’inquiète plus de savoir si on dit je ou non[6]. Figure de l’ivresse chez Nietzsche.

À Toulouse, mai 2013


[1] Le handicap n’est pas un objet pour le vivant car il n’est pas une essence. Il est erratique (du latin errare, « errer »). Il est en mouvement sans trajectoire suivie, il n’actualise pas une essence.

[2] Ce mot se retrouve chez la psychanalyste S. Korff-Sausse. Elle l’utilise dans un article scientifique pour un magazine de psychanalyse/psychologie destinée à un milieu de praticien. Je dis cela pas pour lui donner le primat de la génitrice, mais pas pour dire que je pense forcément dans le même univers qu’elle.

[3] Que l’on parle de vie intérieure (joie/souffrance, plaisir/douleur, etc.), de déplacement dans l’espace (équilibre/déséquilibre, inclut/exclut, etc…).

[4] Voir la substance telle que Spinoza la définie dans Éthique, I, 3ème définition. Je choisis cette formulation car je la sens viable pour une « pensée » du « handicap ». — Ce qui m’intéresse, que je cherche, c’est à construire quelque chose qui permette de pousser vers. Qui soit simple, le moins artificiel possible.

[5] Sans volonté, car un vouloir est impossible dans le changement, il ne fait que brouiller les pistes en renvoyant à un avant qui veut joindre un après. Le vouloir marche avec la représentation (sorte de remémoration), il emprunte des voies déjà connus (quand bien même elles sont mal connues). Le devenir découpe suivant la qualité.

[6] Cf. D&G, Mille plateaux, « Rhizome », p. 3

Le départ erratique du sentir

S’il devait y avoir un point de départ à mes réflexions, bien entendu il serait dans le sentir en ce qu’il est changeant. C’est une expérience de jeunesse car, avant le savoir par concepts on a que des affects sans mots à vivre ; et certains de ceux-là sont tellement forts et invivables – car vivant, trop vivant – que les mots, la poésie, le sens, les concepts sont les seuls moyens culturelsà la portée des grands vivants pour se construire un esquif apte à les supporter, car ils réapparaissent aux moments où on les attend le moins. La vie a un humour si particulier, yes? J’écris donc pour me faire un corps ; c’est ma façon de contourner la réalité, de la rechercher en passant par d’autres voies ; on vit sur un playground et allongé sur un lit (d’hôpital) ; on pense autant en lui donnant le primat sur le sentir qu’en le lui refusant.

Parfois on n’a plus envie de rien du tout – mort-vivant –, la vie est en creux en nous… J’ai menti –, très souvent on n’a plus envie de rien du tout : on n’est qu’une pure béance, une déchirure, une ouverture sur un invivable refoulé qui revient et avec lequel il faut vivre contre notre consentement. Le « but » recherché étant d’arriver à y consentir, à le faire sien. Ce que nous sommes excède ce que nous pensons et configure par excès ce que nous sentons et pensons. La tâche de la raison est alors de prendre en compte cet excès comme constituant un invariant universel (ça a toujours été ce « ce que nous sommes » que les penseurs, les grands vivants, etc. ont agis), et comme le plus sûr moyen qu’un individu a de garantir que son existence ira jusqu’au bout d’elle-même en tentant de vivre selon la « loi » intime qui est celle de son individualité. À voir la mort et l’insupportable douleur trop près et trop longtemps, on n’a plus aucun doute sur le fait que tout dans une vie organique incarne une tendance et, par conséquent, est avant et après tout une réussite pour devenir (un échec à être).

À cette envie du rien du tout il n’y a pas à opposer, mais à comprendre et accepter la nécessité de l’alternance des cycles du jour et de la nuit, de leur indissociabilité et de leur commune attractivité. Tout passe et tout revient, les affects nous poussent en tous sens et dans toutes les directions (fut-ce dans le repli sur soi qui est encore une autre façon d’être poussé-e). Rêver de ne plus ressentir la houle est un fantasme dangereux quand on est en pleine tempête, car le désir qui tente une poussée est celui de se laisser submerger par l’océan. Mais, pour aussi fantasmatique qu’il soit il est un bon surgissement car, en ayant à s’occuper d’une pensée à la mesure de ce que nous sommes, nous voici en mesure de prendre prise dans ce problème afin de construire une solution qui sera une poussée dans une direction et un sens qui n’était pas possible avant – le domaine de la culture s’acquiert à la force que la nature nous donne de la dominer. Lutter contre cette envie de rien du tout, c’est refuser à la fois le vide et ce qui est hic et nunc, c’est-à-dire refuser sa « loi » intime dans ce qu’elle a de fluide et changeante.

Ceux qui refusent d’être des grands vivants aiment le plus le pouvoir qu’ils ont sur eux-mêmes, ils jouissent de s’empêcher de devenir trop transformable, et plus ils portent sur leur « structure » un regard sédimentant mieux ils se sentent être « en acte ». J’aime les gens de pouvoir, ils m’inspirent énormément… à un « détail » près : je voudrais arriver à jouir de me sentir devenir en acte. Mais je suis surtout arrivé à être une personne de pouvoir, qui voit la maîtrise comme la technique structurante d’un soi-sédimenté. Ce soi est encrypté, forclos par un traumatisme du passé qui me pousse, m’oblige, m’attire à devenir ; c’est mon fantôme, mon ombre, mon taon qui ne me laisse pas vraiment de répit.

Et comment aurais-je fait autrement ? je suis né dans un milieu qui ne sait pas vivre… où que je regarde il n’y a que des chercheurs qui tournent en rond sur place, des derviches tourneurs athée…

J’écris donc pour me construire un corps devenant ; je fuis la réalité persistante pour la recréer changeante ; pour vivre autant dans un playground que dans un lit ; pour ne plus penser que par le devenir ; pour apprendre à l’accepter même dans la fuite – pour tenter d’être un grand vivant !

À Toulouse, en 2013

Sur le déterminisme

Dans un système complètement déterminé il n’y a pas à proprement parler d’erreurs possibles, de savoirs divergents sur le fond : un déterministe ne pourra pas expliquer comment des connaissances fausses (suivant son point de vue) peuvent être reconnues par des agents comme étant des connaissances, car la logique du déterminisme est soumise par une norme de vérité, servant à re-créer un monde ordonné à cette même norme : il ne peut jamais déterminer ce que la norme de vérité – qui est ce dont sa pensée ne peut se départir, et qui en constitue donc l’activité propre – a besoin d’exclure. Pour le dire plus simplement : si le déterminisme était de bout en bout dans le vrai, ce serait alors le discours de la réalité (« Deus sive Natura »), là où il est plutôt un discours vrai à propos d’une réalité relative à un Corps-existant-dans-nature.

Néo-vie

Voici ma position dans l’Histoire, en tant qu’infirme. Je fais partie de ces nouvelles formes de vie ; il y a 100 ou 200 ans je n’aurai pu rester vivant, ou alors dans des conditions d’existence restreintes, lourdes, fortement incapacitantes. Cela m’exclut d’avoir des ancêtres. Chez les Grecs, la polis m’aurait remis aux mains du hasard, en m’exposant à la dikhè cosmique ; à moins de m’être vu jeté dans un puits, si j’étais né à Spartes ? Au 18ème siècle on m’aurait enfermé dans un atelier protégé, ou bien encore relégué dans l’hétérotopie d’un fond d’cave, ou remis à la rue, déambulant stigmate, occasion rêvée pour le chrétien qui, n’ayant jamais rencontré Dieu, aurait cru pouvoir le personnifier à ma rencontre ?

Non, je suis de ces formes de vie qui dépendent de nouvelles façons d’exister. Bien que je rappelle, aux yeux de certains, un stigmate, un tabou, une peur ou une inquiétante étrangeté – en quoi le passé reste présent –,rien ne m’oblige à entièrement me reconnaître dans cette transmission socio-culturelle ; voilà ma nouveauté, elle est ténue (le mot « entièrement » passe facilement inaperçu dans une conversation superficielle). Mais je ne peux empêcher ceux qui m’aperçoivent de penser à moi de façon à ce qu’ils me représentent comme un « stigmate », un « cas pathologique », un « corps à redresser », un « être diabolique », un « souffrant », un « faire-valoir », et cætera… – pour certain,cela est vrai… quand certains autres vivent dans le présent. La nouveauté c’est que pour exister je n’ai plus besoin de panser mes manques, mes plaies ; il me suffit de me saisir tel quel, car déjà pleinement formé ; c’est pleine positivité d’apprendre à vivre sa vie en la vivant.

Nouveau, le passé ne me concerne qu’en ces parties que je récupère directement des acquis de ma civilisation. J’urine, je chie, je mange, je ris, je dors, je lis, je parle, je me tais, je chante, je chuchote, je me déplace, je dors, je danse, je baise – jusqu’ici tout « colle », voilà l’inerte, le sédimenté : tout cela est ancien et a par conséquent une valeur (à mes yeux). Ces choses du quotidien (qui peuvent paraître insignifiantes pour les pédants de l’existence) me sont réalisables d’une façon différente de celles auxquelles on fait dépendre l’agir normé de notre civilisation. Par conséquent, je suis dans la nécessité d’innover, d’inventer et de créer – de penser – pour vivre : penser c’est vivre – puisque je ne puis trouver dans l’acquis de ma civilisation des « schémas corporels » de comportement tout prêt à l’emploi, il me faudra prolonger et diversifier (les béquilles et les fauteuils roulants ne sont pas des inventions du 20ème siècle) les acquis précédents qui, en regard d’une nouveauté, sont dépassés. Ainsi, je cherche à faire « éclater » le sens de ces agirs, afin de permettre une nouvelle re-configuration, pour moi & autrui.

Le handicap n’existe pas

À fin de reconnaissance de ces êtres de nature qui dépendent d’une règle sociale qui n’a pas (encore ?) son lieu, l’Administration créa des êtres de raisons – le substantif qui a été tiré du chapeau fut celui d’« handicapé »… –. Si l’on écoute l’opinion du nombre, ces êtres furent bénis d’inutilité, de précarité et de confinement ; ce afin que les trop puissants puissent trouver le signe dans le corps de ces êtres de la possibilité de leur chute, lointaine ou imminente. Qu’on ne s’y trompe pas : la raison s’est faite une image d’eux, et ces derniers doivent la reconnaître et l’accepter comme une « nature »  : devenir un faire-valoir moral ce n’est pas donné à tous, et d’ailleurs personne n’en a le désir ou le besoin, sinon les trop puissants ne cesseraient de déclamer combien l’opulence est ce luxe qui se nourrit de la naïveté de l’existence… – ah !