Hommage au félin

Adieu, Cléo. — Courant avril 2007, Ramonville Saint-Agne, dans le quartier des Floralies, je me trouve dans l’appartement d’un copain, Vincent (aujourd’hui décédé), nous buvons un café et fumons quelques cigarettes, tandis qu’à côté de nous, sa chatte (dont j’ai oublié le nom) est en train de mettre bas une portée de 6 chatons. La génitrice mangeait leur placenta, avec l’automatisme et la rigueur d’une programmation génétique multimillénaire, puis les lavaient pour la première fois de leur vie, les mettant l’un à côté de l’autre. 1 mois et demi plus tard, je me retrouve chez le même Vincent, et je découvre que les chatons avaient déjà bien grandis : et il y avait un sens de l’humour des proportions, en voyant côte-à-côte ces petits êtres qui gambadaient et deux dogues argentins adultes. Il me dit de choisir l’un des chatons. Nous avions auparavant discuté du sexe de l’animal, et il m’avait dit qu’il serait mieux que je prenne une femelle, pour la cohabitation territoriale (vu que je serai un mâle, pour elle) ; je ne sais trop jusqu’à quel point il y a la projection d’un stéréotype de genre dans cette interprétation ; le fait est que je lui fis confiance car Vincent était un amoureux des animaux (qui n’étaient certes pas des peluches, mais des compagnons de vie pour qui il aurait risqué la sienne). L’un des chatons, une femelle à la robe grise et au regard profond, se tenait, droite, sur un tabouret, du haut de sa vingtaine de centimètres. Je la regardais et elle me regardait : nous nous entre-regardions, dans le respect de la différence des espèces du vivant ; et, évidemment, dans la secrète affinité de la félinisation des humains par les félins, et de l’hominisation des félins par les humains [NB : s’il n’y a pas cette double boucle, tu en es resté à la relation objectale sur ton animal]. Je choisis ce chaton, cette femelle à la robe belle et courante, au regard spécial, apte à recevoir ma part d’humanité. Mais à ce moment, elle n’est pas sevrée ; Vincent me dit donc que je pourrais la récupérer dans 1 mois et demi.

À cette époque, je suis en 1ère STI Génie Électronique, et dans mon premier appartement, dans le quartier de Saouzelong. Je récupère donc ce chaton femelle, dans le courant du mois de juillet 2007, quelques semaines après lui avoir trouvé son nom CLÉO (diminutif de Cléopâtre, parce que sa génitrice aurait, entre autres, des racines égyptiennes). Nous vivons alors ensemble, elle dans « mon » appartement, et moi sur Son territoire. Passé la crainte d’avoir été coupée de sa fratrie (en incluant donc les 2 dogues argentins et Vincent), et de se retrouver avec un humain dont la marche est fort bruyante et impressionnante, nous nous entre apprivoisons naturellement. Je choisis de me mettre à son niveau de félin, j’apprends à imiter le miaulement, je frotte mon nez contre son museau, je la couvre de caresses mais je ne l’objective pas dans le rôle de peluche ; je la caresse comme je caresse un corps humain, comme un être vivant doué de volonté et possédant son autorité. Je la laisse libre de tous ses mouvements, mais interdiction de monter sur la table quand il y a de la nourriture ; elle a le droit de territorialiser n’importe quel humain, jusqu’au moment où l’humain en a assez, et alors il peut l’enlever sans violence ni ménagement. Je passe mon Baccalauréat, je voyage en Éthiopie, j’entre à la Faculté de Philosophie de Toulouse-II Le Mirail (l’un des meilleurs départements de philosophie en France, avec les ENS), et me découvre, cours après cours, mois après mois, voué à la philosophie. Lors de ma deuxième année, je déménage dans le quartier des Carmes : nouveau territoire pour cette femelle, qui est déjà adolescente. Nous resterons 2 ans dans ce lieu. Puis, me vient l’envie de monter à Paris, et je laisse donc ma Cléo, âgée de 3 ans, dans la maison de mon enfance, chez ma mère, dans le quartier Port-Sud à Ramonville Saint-Agne. Elle découvrira là les joies du jardin, ainsi que du ventre et des mains de Danielle. Mon année parisienne s’étant pas trop bien passée (quelle horreur de vivre à Paris, et le département de Paris VIII vivait trop dans le passé de Deleuze/Foucault/Lyotard/Derrida pour pouvoir actualiser ce qu’avait été cette université à Vincennes), je redescends à Toulouse pour me ressourcer, faire le point, et continuer mes études au Mirail. En novembre 2010, je reprends un appartement, cette fois près de la Halle aux Grains, et c’est un nouveau territoire pour ma Cléo, qui, cette fois, aura la joie de se découvrir un compagnon roubignolée et roux, quelques mois après notre arrivée. Je resterai 1 an dans cet appartement, après lui je me retrouverai dans le quartier Saint-Cyprien, où je resterai jusqu’à mon départ pour Lyon, en 2015. C’est sur ce territoire que la relation entre Cléo et moi est devenu plus complète (non pas fusionnelle) : je la décrirais sommairement comme une connexion dans & par le respect de la différence d’espèce du vivant : je crois que c’est en rapport à une assignation animale dans l’être que nous pouvions nous retrouver l’un dans l’autre (retrouvaille qui passe, je crois, par le regard).

Juin 2015, j’emménage à Lyon, dans le quartier de la Guillotière nord, j’y reste 1 an avant de déménager sur ce qui sera son dernier territoire, près du Rhône, à Jean Macé. C’est là que ma Cléo aura le plus ses côtés « mamies », à vouloir rester sur mes jambes pendant des heures, à ne plus pouvoir chasser les oiseaux qu’en imagination (il faut dire que c’est l’architecture qui l’handicapait pour chasser), à m’attendre avec sa patience de félin SUR l’exact endroit où je m’endors 😹 C’est là que nous aurons atteint l’optimum dans notre relation ; où souvent un seul de mes regard la faisaient ronronner longtemps, où j’étais son chauffage, son nettoyeur de litière, son pourvoyeur d’aliments et d’eau, son caresseur aux mains divines, et son casse-couille privilégié ; il me suffisait de faire un petit miaulement (en 13 ans de vie commune je miaule comme un né chat !) pour qu’elle vienne me retrouver de la pièce où elle était pour aller là où je suis. Malheureusement, elle avait un cœur fragile, et c’est ce dernier, qui, finalement a fini par la lâcher, il y a 4 heures. Je suis très content pour elle de lui avoir offert de la sécurité, de la nourriture et de l’eau (ainsi que quelques murs à griffer 😅 ), ainsi que du vrai respect (l’animal est autrement plus autre que ne peut l’être une femme, un étranger ou un infirme, on aura autrement plus de risque de l’essentialiser, pour la raison que l’animal ne parle pas). J’ai été heureux que la fin de sa vie ait coïncider avec les confinements, afin qu’elle soit avec moi le plus possible, moi qui n’ai jamais voulu mettre en elle ce qu’elle n’avait pas, et qui avait commencé à accepter qu’elle me lèche les lèvres pour que je puisse, avec sa salive, faire la toilette du haut du crâne, pour elle.

J’ai été là le jour de sa naissance ; et c’est après avoir passé une dernière heure allongée à mes côtés, que Cléo est allez boire une dernière fois, et, ne pouvant plus tenir sur ses pattes, elle s’est allongée, sur le côté le plus confortable, et a attendu, ses pattes avant dans mes mains, et avec ma voix qui l’appelait par son nom et essayait, maladroitement (je veux dire, par l’utilisation du langage), de lui dire de ne pas lutter. Ce qu’elle fit, je veux le croire, assez bien, car son cœur se mit à s’arrêter, alors que ma main lui caressait, avec la douceur de ma virilité, la tête et le long du corps ; nous étions tous les deux au sol, et savions qu’elle ne verrait plus, une autre fois, l’aurore aux moustaches de rose.

La tragédie

Je sais que tu ne m’aimes pas

J’ai compris que tu avais saisis maladroitement que je t’aimais
Ce serait faire fausse route que de croire que j’attends une chose de toi
Seule la passion est dévoration d’elle.

J’ai peu pleuré ta chatte ou tes caresses
Beaucoup que tu ne pouvais être toi.

Différences

Plus je pense à notre rencontre mieux elle me semble poétique.

Nadia, elle a bien eu lieu. Où est ce lieu ? Dans nos deux âmes.

Dénude-toi de tes affects d’enfante, tu ne peux tromper que ceux qui ne t’aiment point.
Oublie ce que tu sais sur les hommes, car seules les femmes l’acceptent
Nous sommes (je parle des meilleurs d’entre-nous) sur le milieu, juste entre la puissance et l’impuissance, juste entre les contraires : beau et laid, sévère et accommodant, buté et compréhensif, et cætera…
Nous ne sommes pas bien dans l’un ou l’autre des contraires, comme vous les femmes, qui vivez dans le quelque part d’une nature. J’admire en vous cette capacité à habiter dans une nature : à pouvoir rendre le laid beau, et le beau laid – il n’y a que vous.
Du juste milieu vous avez besoin, pour que vos transformations se déroulent au mieux – mais cela seules les femmes l’acceptent ; il est plus facile de se refuser que de se donner à soi-même.

Aimons-nous, puisque telle est notre essence.

Non Nadia, tu n’as pas compris ; je ne te veux point, c’est mon âme, depuis son faîte qui adore la Nadia que sa santé accouchera. Non mademoiselle, tu projettes le vouloir de ton sexe sur la roideur du mien en toi. Ne crie ou ne pleure pas quand tu fais face au cercle du plaisir qui est ton vagin, soit fière de devoir attendre pour recevoir, de susciter pour t’accommoder.
– « Julien, je me reconstruis, laisse-moi ou je te fuis ! » – « Nadia, tu réagis à ton sexe alors que je n’adore que ton âme ; je ne le veux pas, je ne veux que te découvrir, toi. » – « Julien, tu ne comprends pas, je ne sais pas faire ces distinctions, que tu veuilles me découvrir ou que tu ne veuilles pas de moi c’est comme un ; je ne peux être celle que je suis, et c’est mon arrogance qui m’a voilé la vérité avant que je ne te séduise, que je ne suis pas prête à l’homme de chercher à me dé-prendre de moi. »

*

Je suis possédé par une pensée. Comme la femme ayant à recevoir est soumise à sa propre attente, je suis soumis à ma propre attente qu’une âme me touche une fois encore

Racheter ta honte pour toi-même

Tu sais, je n’aime pas avoir honte de moi : ça bloque à vivre. Mais c’est un signal intéressant si on considère que la honte de soi est un symptôme.

J’ai bien sentis que tu avais honte de toi ; mais de toi ce qui te fait honte ? Je l’ignore par ta fuite, et me méfie de mes spéculations.

Je ne suis pas en capacité de savoir pourquoi tu t’es persuadée que j’aurais ajouté à ta honte mon humiliation. Je sais que ce duel, toi seule le voulait, et que la simplicité, dont tu as besoin et que j’ai, tu l’as fui. « C’est honteux », t’aurais-je dit, d’une voix où un univers de tendresse s’épanouit. Je sais être une oreille et un regard où la bienveillance domine. Ma voix et mes mains savent l’amplitude des intensités qui émeuvent. Peut-être aurais-je utilisé un peu de contrainte pour aider à ce que ce motif se manifeste ? Que j’aurais dansé sur la ligne incorporelle du passage entre une image d’homme inflexible et celle d’un clément, pour t’aider à expurger cette honte qui hante ton ventre ?

J’ai fait l’expérience que toute honte est sociale,
Être fille d’immigrés doit être une vicieuse racine ;
Et je sais traverser le non-être pour que m’affecte ce qui le fait naître,
Toi, belle algérienne.

Méditation sur la notion de limite

C’est ma fierté qui me sert de limite. C’est mon amour propre qui m’empêche de dépasser le seuil que le vivant ordonné doit respecter. Ce dépassement irréversible est une bascule dans la folie, là où le vivant ne peut plus arriver à discerner les formes, à distinguer entre le vrai et le faux. Être fou c’est n’être pas relié à la réalité humaine, c’est faire du réel, de la nature indifférenciée son oïkos.

Certes, cette possibilité, la nature nous la permet, mais elle nous empêche d’y tomber plutôt, pour parler avec exactitude, c’est l’(auto-)invention de l’humain par lui-même qui œuvre dans sa culture, l’empêchant d’entamer un processus de régression vers l’atavique de la condition animale.

Il n’est pas commun d’associer la honte avec les faits suivants : avoir à manger, digérer, déféquer, uriner ; ni à éjaculer, menstruer, à durcir ou s’humidifier, à se masturber, entourer un sexe, en pénétrer un. Ce qui n’empêche pas la vérité de la contradictoire, à savoir qu’il n’est pas difficile d’imaginer que manger, digérer, chier, pisser, spermer, saigner, mouiller, durcir, se branler et baiser puissent être vécues comme honteux.

Mais il s’agit de porter sur l’humanité un regard où la bienveillance tient en bride les fortes douleurs et souffrances d’où nous provenons (les menteurs appelaient cela « l’Âge d’Or », et n’était la mémoire nous n’aurions pas eu à inventer un tel mensonge…), et dont il fallut s’échapper au plus vite, car au vivant n’abhorre rien tant que le mourir qui ferme ses yeux pour l’aurore aux doigts de rose. Comme au-dessus, j’emploie un verbe qui manque d’exactitude ; le verbe « échapper » ne correspond pas, car en vérité il n’est pas possible de sortir de la nature (cela, même la mort ne le contredit pas, puisqu’une dispersion dans le Tout n’est pas un retour au néant) : l’individu est éternellement un existant que des événements modifient, et, pour lui, le temps pourrait couler dans deux directions à la fois. Il semble plus vraisemblable, à la réalité, qu’il fallait que nous cherchions à atténuer, ou mieux à faire cesser plusieurs des signaux de dangers que la culture de nos sens rendit de plus en plus sensible. Étant animaux en premier lieu, nous sentîmes avant de connaître ; et dès lors que nous nous mîmes à sentir, il en était fini de cette naïveté infantile, le corps fut soumit à la conscience du monde & de soi & d’autrui, et chacun pu voir combien les occasions étaient abondantes pour que cet « être » que nous sentions comme proche de nous (amicalement ou non), et qui comme nous, bougeait, criait, bandait, saignait, se grattait, chiait, ingurgitait et recrachait, touchait son corps avec son corps ou avec le corps de l’autre, apprenait à attraper telle branche avec son bras sa bouche ou son pied (et cætera)… eh bien cet être pouvait ne plus jamais rien faire par ou être fait de tout cela. – Le mensonge de l’Âge d’Or est donc subtile ; mais à le prendre en sa positivité de paysage, il ne renvoie pas à un âge où l’Homme était parfaitement en accord avec l’Oïkos qui le transcendait, il renvoie à une étape où le vivant soit ne sentait pas – en effet, le vivant étant le produit d’une temporalité que scande les évolutions d’espèces, il n’est pas déraisonnable de considérer qu’à un moment ou à un autre le système nerveux n’était pas unifié au point qu’émerge une conscience sensitive (ce que les Anciens appelaient le 6ème sens, prendre conscience qu’il y a de la sensation, par quelconque sens que l’on voudra indépendamment de savoir ce qui est senti) –, ou encore un âge où le vivant ne mémorisait pas qu’il sentait, n’étant que traversé par une sensation sitôt oubliée après son passage (comme un système électronique qui n’a pas de mémoire persistante, et qui perdra la valeurs des bits lors de sa mise hors tension). À un âge où l’animal était encore entièrement passif[1], il n’était pas responsable de ses actes.  Ce qui a dû plonger nos lointains ancêtres dans des tempêtes émotionnelles et affectives[2], qui – peut-être ! – constituent comme les limites en quoi nos destins se jouent.

Quand on parle de « limite », le langage renverrait à l’expérience d’émotions et d’affections, ayant son « lieu » dans le temps. Et quelle chance avons-nous d’être né après la mort de Dieu, je veux dire après la tyrannie de l’interprétation par le théologien du devenir terrestre de l’animal né de la Terre (à un esprit probe et profond, il n’est pas même interdit de croire que son âme provient de Dieu, car la nature n’empêche aucune pensée d’arriver à être pensé ; ça n’est que le problème de la culture – l’exigence du concept – de déterminer si ce qui est pensé renvoie à une réalité ou non ; or l’Un transcende tous les contraires, en incluant ceux qui comprennent tous les autres, la réalité (être) et l’irréalité (non-être) !) Mais si, selon moi, il faut parler de chance, il ne faudrait pas entendre qu’elle soit seulement bénéfique, car la libération d’un joug auquel on n’a jamais donné l’assentiment plein et éclairé[3] ouvre, certes, à une amélioration de la liberté, mais aussi, ferme certaines options et propose de nouvelles contraintes. Et je crois avec sincérité que c’est faire une erreur de confondre le domaine culturel de la raison, de l’entendement, de la volonté et de l’imagination (= l’esprit) avec ce qui est purement à l’extérieur du domaine culturel (= le réel). Car le réel est justement ce à la rencontre de quoi l’esprit trouve sa limite (relativité immanente à la finitude). Les limites de la connaissance se disent d’abord du réel, ensuite de l’esprit – et certainement pas le contraire ! où là, l’être emmène à s’égarer dans ses anthropomorphismes. Le post-cartésien Spinoza parle vrai quand il distingue entre « différence de raison » et « différence de nature », j’imagine que ce sont les erreurs des scolasticiens qui l’édifièrent, de la même manière qu’un médecin apprend de la maladie de ses patients, un professeur des erreurs de ses élèves, et le peuple de ceux & celles qui le dirigent.

Puisqu’on ne peut pas s’extraire de la nature – nature par laquelle à notre espèce est arrivée ce grand événement impensable qu’est l’émergence de l’esprit, ainsi, de l’humanité dont nous qui parlons et écoutons n’avons jamais pas eut part –, de ce « domaine » où l’esprit humain œuvre à l’art de vivre auquel est nécessairement soumit l’animal pensant (puisque si l’animal n’était pas l’esclave éclairé de la nature, il ne serait jamais né), alors c’est qu’il y a un ordre relatif à l’existence de l’animal pensant dans la nature intense (qu’une conscience qui se fonde dans un je transcendantal peut décrire, à défaut d’en pouvoir proposer un concept achevé) auquel l’esprit humain qui désire & a besoin de connaître doit se con-former. On ne saurait se former-sans le domaine qui permit notre naissance[4], car cela nous amènerait nécessairement dans des labyrinthes de paradoxes aux murs composés de miroirs réfléchissant à l’infini, car notre langage ne peut parler que de ce qu’il manque à comprendre totalement. Et, comme il est évident au philosophe, ce que nous manquons à comprendre totalement quoi que nous vivions totalement en lui, c’est bien le corps. Mais ce n’est pas l’esprit, car l’esprit n’est pas une sub-stance (sinon il serait la res cogitans de Descartes et Spinoza) mais un principe ne se manifestant que dans la rencontre d’un ensemble indivis, et qui s’éclaircit par des processus de calculs, de mesures, ainsi qu’en comparant, discriminant et en classant (théorie et pratique). L’esprit a l’existence que les informations traitées méritent : soit il voit ou sent vrai d’épouser adéquatement le réel ; soit il voit ou sent faux d’épouser l’irréel).

*

Je reviens maintenant d’où j’étais partie. Que c’est ma fierté qui me sert de limite. Que c’est mon amour propre qui m’empêche de dépasser le seuil que le vivant ordonné doit respecter. Basculer voudrait dire basculer là où le vivant ne peut plus arriver à discerner les formes, à distinguer entre le vrai et le faux : être fou c’est n’être pas relié à la réalité humaine, c’est faire du réel sa demeure, de la nature indifférenciée son oïkos. Cette possibilité, la nature nous la permet, mais l’invention de l’humain par lui-même empêche d’entamer un processus de régression vers l’atavique de la condition animale. — Le problème premier et fondamental de la pensée est donc relatif à cette sphère d’existence humaine. Quand bien même on cherche à s’en ab-straire par la spéculation, l’anticipation, la transe ou l’art, ça n’est jamais que pour se soucier ou pour œuvrer à un certain point du temps qui sera dans le – il faut suspendre son jugement pour ne pas que le passé ou le trop-présent ne nous coupe du – futur.

Lyon, 5 (puis 13) janvier 2021


[1] Car enfin, si je bouge mon bras, c’est l’effort de lucidité qui permettra d’attribuer l’activité ou la passivité : car je suis actif relativement à moi & à autrui, puisque mon mouvement est une itération originale d’un être unique ; mais je suis passif relativement à la nature, puisque ce mouvement n’est jamais qu’un effet de ses lois qui ne rétroagit pas sur elle.

[2] En ces dispositions, l’événement ne peut être prédit avant qu’il ne soit (intense joie de voir mourir son ennemi, intense angoisse de voir mourir son ami) ; chose qui nous arrive encore et peut occasionner des traumatismes (souffrances ou jouissances), mais dont le bouclier technico-social nous protège considérablement.

[3] Ce qui n’est possible qu’en expérimentant une vie sans cette contrainte et une vie avec cette contrainte, en vertu du fait que nous sommes dépendants des expériences que nous avons & n’avons pas faites. Cf. le personnage de Siddharta, dans le roman éponyme d’Herman Hesse (1922) qui se croise une première fois Buddha au moment de s’affranchir de son destin de brāhmaṇa (ब्राह्मण), ensuite il vécut une vie mondaine avec femme et enfant, et seulement après la mort de son ami devient-il l’Éveillé (quoi qu’imaginé par l’auteur, cette invention a le mérite de mettre en valeur que le Buddha est un être qui se situe en dehors du temps du monde et de la nature : il n’est donc pas contradictoire qu’il se croise Éveillé avant de ne l’être pas).

[4] Ou alors, cela créerait de tels paradoxes que nous serions forcés à un vieux dualisme, qui consisterait à poser en axiome qu’il y a une vie de l’âme qui préexiste à celle du corps (cette proposition théologique a pour sens l’union de l’être à Dieu ; mystérieuse et insondable donation de l’un par l’Un, où l’on n’accède pas depuis la multiplicité du monde).

Désir de & par l’Un ?

Nous nous sommes rencontré.e.s, et un désir très pur aurait présidé à cela
Ce désir je l’attendais, j’ai vraiment cru que tu étais celle pour laquelle il avait espoir

mais

de trop vifs revirement de sentiment – toi – & d’un maintien trop droit pour toi de mon sentiment

commandèrent ta fuite

Est-ce parce que tu n’as jamais été désirée par un homme ?
est-ce parce que tu n’as jamais senti que tu étais authentiquement désirable par un homme, accoutumée à n’être « aimée » que comme un trophée ?
est-ce parce que tu t’interdis de ressentir un désir, pour ce qu’il te coûterait en énergie et investissement divers ?

Hey, toi, pourquoi confonds-tu le désir – le libre, l’inconditionnel – avec l’objet du désir – le contraint, le conditionné – ?

Tu as enfermé l’image de l’homme que tu désiras, pour en faire ta jouissance personnelle. C’est ce que tu fis vivre à l’amoureux ; et de toi, je ne le méritais pas, car je ne suis « ton amant » que dans le désir que ton esprit couve et que ta chair jalouse

Regarde combien tes peurs te rendirent folle :
Le sage ne te hait point, tu fais partie de sa mémoire,
Il (t’)a remercié en mai deux-mille vingt, pour les croissances que notre rencontre permirent – à la fois (tu y as ta part) & tu n’y es pour rien

Si de mon désir j’avais fait ma volonté, peut-être celle-là brisée aurait fait qu’un séisme advienne par-dessous lui ?

Mais je ne le fis point restai-je
Duquel j’ai pu
Après ta fuite
Sagement éploré
Re-co-naître l’Un.